Extrait du livre"La grande aventure des hommes sous la mer"
aux éditions Albin Michel, par Claude Riffaud, ISBN 2-226-03502-8
LA PLONGEE AU XIXème SIECLE (1864 à 1915)
La "casserole" de Rouquayrol et Denayrouse
L'appareil respiratoire de Rouquayrol et Denayrouse. Planche extraite de l'ouvrage de Louis Figuier.
En 1864, deux Français apportèrent aux techniques de plongée un progrès décisif. Il s'agit de Benoît Rouquayrol, ingénieur
des Mines, et d'Auguste Denayrouse, lieutenant de vaisseau.
Rouquayrol avait mis au point un appareil respiratoire pour les mineurs qui avaient à se déplacer, parfois à survivre, dans
des galeries contenant des gaz viciés. L'appareil comportait un réservoir métallique renfermant de l'air comprimé et deux
tuyaux, l'un pour l'aspiration, l'autre pour l'expiration. Comme un homme ne peut pas recevoir directement de l'air comprimé
dans ses poumons, en situation atmosphérique, il fallait détendre le gaz contenu dans le réservoir avant qu'il ne fût inspiré.
Rouquayrol aurait pu prévoir un système de réservoir ou d'étage intermédiaire avec un robinet permettant de faire chuter la
pression et de la ramener à celle de l'atmosphère. L'homme aurait pu alors respirer normalement. Mais, et c'est là toute
l'astuce de son invention, il préféra se passer de robinet et faire en sorte, au moyen d'une membrane commandant l'ouverture
et la fermeture d'un clapet, que le mineur régule lui-même son aspiration par le simple jeu des poumons. C'est ce qu'on appelle
aujourd'hui un «détendeur à la demande», qui équipe tous les appareils autonomes de plongée dans le monde et qui est cousin
du détendeur des réchauds à gaz...
Il advint que Denayrouse, officier de marine, qui rentrait de Saigon où il avait été affecté aux premiers temps de la colonisation
et se trouvait en congé de maladie, s'intéressa, pour occuper ses loisirs, à la technique des scaphandres. Les seuls en usage
à l'époque étaient les modèles Siebe et Cabirol. Il eut vite fait d'en noter les imperfections. La plus importante à ses yeux, et la
plus dangereuse, tenait au fait que les pompes qui fournissaient l'air comprimé n'étaient pas capables d'apporter régulièrement
aux poumons du plongeur un flux de gaz qui soit à la pression exacte de la colonne d'eau appliquée sur leur poitrine.
Lorsque l'homme se trouvait à une profondeur donnée et qu'il n'en bougeait pas, tout allait bien. Mais au cours de la descente et
de la remontée, l'ajustement des pressions se faisait mal et ces à-coups, liés au fonctionnement brutal des soupapes, étaient mal
ressentis par l'organisme et conduisaient souvent à des lésions de vaisseaux sanguins. On disait même alors qu'il se produisait,
du fait de ces alternances brusques de pression, «des trépidations dans les organes qui usaient très promptement l'existence des
hommes voués à ce rude métier».
Rouquayrol et Denayrouse se rencontrèrent (comme plus tard Cousteau et Gagnan) et discutèrent de ce problème. Il leur apparut
que l'adaptation du régulateur qu'avait inventé Rouquayrol était une solution intéressante. La mise au point fut rapide car en
définitive il y avait peu de choses à changer et ils déposèrent un brevet pour un «réservoir régulateur ». Comment cela fonctionnait-il ?
Il serait fastidieux de fournir trop de détails techniques, mais on ne peut échapper à une description sommaire car elle est à la base
de tous les développements futurs de la plongée moderne. En deux mots, l'air comprimé arrivait de la surface par le tuyau classique,
jusqu'à un réservoir métallique de huit litres que le plongeur portait sur le dos. Sur ce réservoir était soudée une boîte plate que les
inventeurs appelaient la «casserole ». Les deux récipients étaient en communication par l'intermédiaire d'une valve à clapet que la
pression de l'air du réservoir tenait normalement close. La «casserole» était fermée à sa partie supérieure par une membrane élastique
solidaire d'une tige métallique qui la reliait au clapet. Le plongeur inspirait dans la «casserole» au moyen d'un tuyau souple, créant
une dépression qui faisait s'abaisser la membrane et entraînait l'ouverture du clapet. L'air du réservoir fusait à travers la valve et
lorsque la pression intérieure de la «casserole» égalait celle de l'eau qui appuyait sur la face externe de la membrane, le clapet se
refermait.
Quant à l'expiration, elle se faisait par le même tuyau; l'air était rejeté dans l'eau à travers une soupape en caoutchouc fin, dite en
«bec de canard», qui était fixée directement sur le tuyau à hauteur de la «casserole».
L'appareil fonctionnait superbement et il apportait d'un seul coup des améliorations considérables à la pratique du travail sous-marin.
Le plongeur n'avait plus besoin de revêtir le lourd scaphandre classique de Siebe ou Cabirol, une simple combinaison protectrice et
un sous-vêtement de laine lui suffisaient. En eau chaude, il pouvait même plonger nu. Sa dépendance de la surface se faisait moins
contraignante. Dans son dos le plongeur disposait de trente litres d'air comprimé à trente atmosphères, donc d'une bonne réserve que
les hommes à la pompe n'avaient pas besoin de compléter en permanence. En outre, la rupture du tuyau ne présentait plus la même
gravité qu'avant. On avait largement le temps de remonter sur la réserve d'air. Enfin et surtout, rien n'interdisait au plongeur de
s'affranchir du tuyau qui le reliait à la surface et d'évoluer librement sur le fond en complète autonomie. Avec le volume d'air dont il
disposait, il pouvait passer environ vingt minutes à quinze mètres de fond.
Or, en dépit des facilités nouvelles et prometteuses qu'il offrait aux utilisateurs, l'appareil n'eut pas le succès escompté. Certes, il
fut agréé par la marine française, et employé à des tâches diverses, utiles mais sans gloire, dans les escadres, en particulier pour
le nettoyage des carènes à flot. Mais le plus gros des travaux sous-marins, aussi bien dans la construction d'ouvrages en mer que
dans le relevage d'épaves, resta entre les mains des «pieds lourds», les scaphandriers à casque classiques. A telle enseigne que
Denayrouse, homme d'affaires avisé et réaliste, crut devoir, à l'imitation de Cabirol, se lancer à son tour dans la fabrication de ce
matériel, désormais éprouvé, qu'il utilisa, comme nous l'avons vu, dans des entreprises prospères de pêche aux éponges, au corail
et aux perles. Même lui ne sembla pas croire aux avantages pourtant considérables apportés par l'invention de cet «appareil régulateur»
et du scaphandre autonome. En tout cas, il ne chercha pas à en assurer la promotion industrielle.
Pour quelles raisons une aussi belle percée technique est-elle passée à côté du succès ? D'abord, elle avait aux yeux du plongeur
deux défauts qui dans une certaine mesure réduisaient l'étendue de ses avantages, la respiration dans le régulateur demandait un peu
plus d'effort que dans le bon vieux casque puisqu'il fallait, pour que l'air pénètre dans les poumons, déclencher au préalable l'ouverture
mécanique d'un clapet. L'effort était faible sans doute, mais il était sensible pour les muscles respiratoires. Ensuite, on peu noter que la
fonction respiratoire et la vision étaient séparées; elles ne s'exerçaient pas dans la même enceinte. Aujourd'hui, cela nous paraît un
avantage majeur au plan de la sécurité, mais du temps de Denayrouse, les lunettes de plongée n'existaient pas.
En version scaphandre autonome, le plongeur portait un pince-nez et il avait les yeux directement au contact de l'eau, donc une vision floue
et déformée de ce qui l'entourait. En définitive, le travailleur sous-marin préférait bel et bien, pour des raisons psychologiques que l'on
comprend, se trouver à l'abri (c'est du moins la sensation qu'il éprouvait) et au chaud dans une lourde combinaison qui l'isolait totalement
du milieu marin ; il préférait également respirer dans l'enceinte de son casque qui lui offrait à travers ses hublots une vision claire du
paysage extérieur. Quant à la dépendance de la surface, il ne la ressentait pas comme un handicap majeur, au contraire. Elle représentait
un lien affectif avec le monde du soleil, et aussi un gage de sécurité.
Il faut bien admettre que les hommes de cette fin du XIXème siècle n'avaient pas à l'égard du monde sous-marin la même attitude que nous.
Ils ressentaient la mer comme foncièrement hostile et remplie de dangers obscurs et mystérieux. S'il fallait se résoudre à la pénétrer et à
piétiner ses fonds, c 'était pour gagner sa vie, et, dans ce cas, le bon sens conseillait d'endosser un habit de protection aussi proche que
possible de l'idée qu'on se faisait d'une cuirasse.
Aucune symbolique, aucun romantisme n'agitait l'esprit des scaphandriers, hommes rudes, courageux, voués à des tâches ingrates dans
les fonds des ports et des rades. Ceux qui aspiraient aux émotions de l'aventure choisissaient alors l'exotisme et partaient en Afrique ou
en Asie explorer les zones laissées en blanc sur les cartes du monde. Personne n'imaginait un instant que les océans pussent être aussi
un domaine vierge ouvert à la curiosité des hommes.
On ne prenait pas de bains de mer, ou très peu, les migrations estivales de populations vers les plages du littoral auraient paru une
manifestation de folie collective; on ne nageait pas pour le plaisir de nager. Même Byron ne se mettait à l'eau que pour rejoindre sa
bien-aimée... Lorsque les jeunes gens de bonne famille allaient dans un lac, c'était pour s'y noyer par désespoir d'amour... Alors,
quel intérêt auraient pu trouver ces garçons à gibus, cravatés haut sous le menton, à de libres évolutions sur le fond des océans ?
Aucun. La bourgeoisie conformiste de ce temps-là, qui seule aurait pu s'offrir un luxe pareil, n'avait pas le goût de l'aventure gratuite.
Les savants ? Ils se contentaient des spécimens que les pécheurs apportaient sur la paillasse de leurs laboratoires et ils les décrivaient
consciencieusement.
Plongeurs de Vingt mille lieues sous les mers, équipés du scaphandre Rouquayrol-Denayrouse.
Gravure de Neuville.
Paul Bert déchire le voile de l'ignorance
Une exception, en 1861, le biologiste français Alphonse Milne-Edwards se décida à endosser un scaphandre à casque et il effectua sur
les côtes de Sicile les premières plongées à caractère scientifique. Son émerveillement fut extrême, lui qui, de toute son existence, avait
étudié des poissons morts se trouva d'emblée transporté dans leur milieu naturel.
Et puis, il y a Jules Verne bien entendu, mais lui, travaillait dans la fiction. Paradoxalement, sa fiction ne tient pas tant aux techniques qu'il
décrit dans Vingt mille lieues sous les mers qu'à leur usage. Car son Nautilus n'était qu'une extrapolation approximative d'engins existant
en 1870, date de la parution du livre. Ses plongeurs arpentaient gaillardement les fonds marins, représentés comme un décor de théâtre,
dans une belle clarté de matin d'avril et portaient sur le dos l'appareil Rouquayrol Denayrouse. Si encore il les avait dotés de palmes
comme Léonard de Vinci...
Il n'avait donc pas inventé grand-chose et ne surprenait pas tellement les lecteurs du Second Empire qui avaient déjà vu tout cela dans
les revues. En revanche, ces braves gens ne manquaient pas de se demander ce que le capitaine Némo et ses compagnons allaient faire
dans les océans...
Le dernier quart du XIXème siècle est une époque de grands travaux portuaires et urbains dans les nations industrielles. Dans les ports
et les rades, on travaille de plus en plus sous la mer et les scaphandriers sont en première ligne. Les Travaux publics emploient, pour
creuser des tunnels, des galeries de mines, des fondations d'immeuble, bâtir des piles de ponts, une technique mise au point en 1841
par un ingénieur français, Triger, faisant appel à l'injection d'air comprimé sur le site de travail. Denis Papin, on s'en souvient, avait eu
une idée similaire. Les ouvriers dans ce cas sont, comme les scaphandriers, soumis à des séjours plus ou moins longs dans une
atmosphère pressurisée.
Les employeurs exigeant des rendements toujours meilleurs, la durée de ces séjours a tendance à augmenter. A l'époque des
manufactures, le travail manuel n'est pas précisément une partie de plaisir... Les médecins ne tardent pas à constater l'apparition de
troubles inexpliqués, à la fois chez les scaphandriers et les ouvriers travaillant en «caissons».
Portrait de Paul Bert, paru dans "Illustration".
Caissons à air comprimé pour travaux sous-marins, utilisés du milieu à la fin du XIXè siècle.
Dans certains cas, il s'agit de nausées, vomissements, convulsions même survenant au fond et qui disparaissent au retour en surface;
dans d'autres cas, c'est au contraire après le retour à la pression atmosphérique que surviennent au bout d'un temps plus ou moins long
des picotements sous la peau, des courbatures, des douleurs aux articulations allant parfois jusqu'à la paralysie et souvent la mort du
patient.
Robert Boyle, en 1660, avait déjà noté l'apparition de troubles du même genre chez les hommes qui utilisaient des cloches de plongée,
mais les causes de ce mal mystérieux, appelé «maladie des caissons» ne sont toujours pas connues deux cents ans plus tard.
Paul Bert, dans son célèbre ouvrage paru en 1878, La Pression barométrique, déchire le voile de l'ignorance. C'est un ouvrage capital
et il est à juste titre considéré comme la pierre angulaire de la physiologie en atmosphère pressurisée.
Qui est Paul Bert ?
Il est né à Auxerre en 1833. A la fin de ses études secondaires, il n'est pas très fixé sur son avenir. D'abord il se voit ingénieur et
prépare le concours d'entrée à l'école polytechnique. Les mathématiques l'ennuient assez vite, alors il abandonne l'espoir de porter un
jour le prestigieux bicorne et entreprend des études de droit qu'il mène à son terme. Le voilà donc juriste. A Paris, il se lie d'amitié,
par hasard, avec le directeur du musée d'Anatomie et de cette fréquentation, dira-t-il plus tard, lui vient le goût de la recherche, plus
particulièrement celui de la physiologie.
Il change alors d'orientation pour la troisième fois et devient étudiant en médecine. A l'âge de trente ans, il obtient son doctorat et soutient
une thèse brillante sur la greffe des tissus. Pendant ses années parisiennes il travaille comme assistant dans le laboratoire de Claude
Bernard, puis il est nommé à la faculté des sciences de Bordeaux où il enseigne la zoologie. Claude Bemard le tient en haute estime et
loue ses qualités de chercheur en soulignant sa rigueur et son extrême ingéniosité expérimentale. Il lui prédit un brillant avenir et, pour
lui en faciliter l'accès, il a l'élégance, en 1869, de lui céder la chaire de physiologie qu'il occupe à la faculté des sciences de Paris.
C'est à peu près à cette époque dans les deux dernières années du Second Empire, que Paul Bert va une nouvelle fois infléchir le cours
de sa vie; il entre en politique; ou plutôt rajoute la pratique politique à l'éventail déjà large de ses compétences et de ses activités.
S'il le fait, ce n'est ni par ambition ni par opportunisme. Son camp est choisi depuis longtemps: il est fervent républicain et se bat pour
l'émancipation des peuples d'Europe. A la chute de Napoléon III, Gambetta le nomme préfet du Nord. Elu député un an plus tard, il milite
pour les droits des femmes, pour l'instruction laïque... En 1881, le voilà ministre de l'Instruction publique, mais son exercice du pouvoir
sera bref. Le cabinet Gambetta tombe et il perd son portefeuille. Retour à la recherche active ; il est élu à l'Académie des sciences.
On aurait pu penser que cet homme d'une inlassable curiosité avait enfin trouvé sa voie et allait reprendre, après avoir connu l'âpreté
des combats politiques, le chemin plus paisible des laboratoires. Pas du tout. L'implantation de la France en Indochine rencontre de
sérieuses difficultés, au Tonkin en particulier.
Le gouvernement recherche un homme à poigne capable de restaurer l'autorité et de jeter les bases d'une organisation administrative
cohérente. Le poste de résident général est proposé à Paul Bert. Cette décision apparaît aujourd'hui paradoxale chez un homme dont
le talent offrait sans doute de multiples facettes mais dont l'idéologie était orientée vers la défense de grandes causes humanitaires.
Les clivages politiques de l'époque n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. On pouvait être un farouche contempteur des carences
sociales, de l'exploitation de l'homme par l'homme et en même temps un militant de l'expansion coloniale, qui était alors considérée
comme un moyen de l'émancipation des peuples sous-développés ou jugés tels... Il accepte et part pour Hanoi en février 1886.
Suivent des mois d'intense activité au cours desquels il sillonne les pistes de la province indochinoise, mais, en novembre de la
même année, il meurt de la dysenterie, à l'âge de cinquante-trois ans.
Quel a été l'apport de Paul Bert dans la physiologie de l'homme soumis à des variations de la pression barométrique ?
D'abord, il met en évidence les effets de l'oxygène contenu dans l'air. Ce gaz, «l'air feu» comme on l'a appelé lors de sa découverte,
devient toxique lorsqu'il est respiré à des pressions supérieures à 1,7 kg/cm2, correspondant à une profondeur de sept mètres.
Les symptômes consistent en nausées, sueurs, éblouissements dégénérant en convulsions pouvant être suivies de perte de connaissance.
Paul Bert dans le caisson qui servait à ses expériences.
Voilà donc expliqués un certain nombre d'accidents qui frappent les plongeurs utilisant des appareils fonctionnant à l'oxygène pur. Car les
chiffres cités ne concernent que l'oxygène pur. Dans le cas d'un mélange gazeux, l'action à prendre en compte est celle de la pression
partielle de l'un des composants. C'est la loi de Dalton, que Paul Bert est le premier à appliquer au processus respiratoire et qui va servir
de base à tous les travaux de physiologie des cent années à venir aussi bien dans le domaine de la plongée que dans celui de la vie en
altitude — tous deux abordés par l'auteur de La Pression barométrique.
Quelques années plus tard, en 1889, le physiologiste anglais Lorrain-Smith approfondira la découverte de Paul Bert concernant la tolérance
instantanée de l'organisme à l'oxygène sous pression et montrera les dangers auxquels sont exposés les poumons des mammifères
soumis pendant de longues durées à des pressions d'oxygène supérieures à la normale. Le seuil critique de pression qu'il mettra en
évidence sera inférieur à celui qu'avait indiqué Paul Bert, en particulier lorsqu'il s'agit de mélanges gazeux.
Paul Bert ne s'en est pas tenu là. Pour aussi importante qu'ait été sa découverte sur le rôle de l'oxygène dans la physiologie respiratoire,
ce n'est pas celle qu'on retient en premier et qui a fait de lui le «Père de la plongée». Il a, avant tout, élucidé le mystère des accidents
qui surviennent lors de la remontée du scaphandrier. Il a montré, à la suite d'une longue et minutieuse série d'expériences sur des
oiseaux, des chiens et des chats, que pendant les séjours en immersion (ou en atmosphère comprimée, ce qui revient au même) l'azote
de l'air se dissout dans le sang, puis dans tous les tissus du corps, avec une vitesse plus ou moins grande selon leur degré de solubilité.
Ensuite, si la remontée est lente, c'est-à-dire si la pression interne qui s'applique à l'intérieur de l'organisme diminue lentement, le gaz
dissous dans les tissus repasse dans le sang et s'élimine par les poumons. Dans ce cas, tout se passe le mieux du monde; mais si la
remontée est trop rapide, l'équilibre se rompt et l'azote se libère sous forme de bulles dans les tissus et dans le sang. Paul Bert compare
ce phénomène à celui de l'explosion de bulles qui se produit lorsqu'on ouvre brutalement une bouteille de champagne. Ces bulles libérées
dans un organisme sont de véritables petites bombes à retardement. Elles peuvent endommager le système nerveux, provoquer des
embolies et conduire aux pires effets, paralysie ou mort.
Le célèbre physiologiste recommande donc de «remonter du fond lentement et graduellement» pour que l'azote puisse s'éliminer
graduellement et dans le cas où, néanmoins, un accident surviendrait, il préconise de recomprimer immédiatement le plongeur dans un
caisson et de recommencer le processus de décompression en prenant le temps nécessaire. La cause des troubles qui frappent alors
tant de scaphandriers lorsqu'ils remontent vers la surface est parfaitement cernée.
J.S. Haldane va plus loin
Mais le remède qu'il propose n'est qu'une ébauche. Le principe qu'il indique est bon, son raisonnement est rigoureux, reste a quantifier
et normaliser le processus.
Les prescriptions de Paut Bert sont naturellement diffusées aux marins, aux institutions et entreprises utilisant des scaphandriers.
Mais elles sont appliquées avec plus ou moins de rigueur. Le nombre des accidents diminue certes, mais ils ne sont pas éliminés
pour autant.
Il faut attendre 1896 et John-Scott Haldane pour qu'un progrès sensible se dessine. John Scott Haldane, physiologiste anglais, va
beaucoup plus loin que Paul Bert dans l'analyse du processus de l'élimination de l'azote du sang et des tissus du corps humain
pendant une phase de décompression. Après de longues expériences sur des chèvres, dont le système respiratoire et le poids
peuvent être comparés à celui des êtres humains, il met au point la première table de décompression par paliers.
Le calcul de cette table est basé sur l'hypothèse que le corps de l'homme peut arbitrairement être représenté par cinq tissus de
périodes différentes (la période étant le temps nécessaire pour atteindre la moitié de la saturation en gaz) et sur la validité d'un
coefficient de sursaturation critique égal à 2, valeur établie de façon empirique, l'expérience ayant prouvé que, quel que soit le
temps de séjour à dix mètres d'immersion (où la pression absolue est de 2 kg/cm2) on pouvait remonter sans danger. Cela, Paul
Bert l'avait déjà indiqué, mais il n'avait pas été jusqu'au bout du raisonnement. Haldane partant de ce fait d'expérience, avait
conclu que si l'on peut remonter rapidement de dix mètres à la surface, donc de deux atmosphères à une, «il n'y a pas de raison
pour que je ne puisse ramener un homme de six atmosphères à trois» Etant entendu que lorsque l'homme est arrivé à ce niveau
de pression, il doit y rester un certain temps pour permettre à l'azote dissous dans les tissus de s'éliminer sans danger de formation
de bulles. Lorsque ce temps, qui se calcule, est expiré, on peut faire le saut suivant vers la surface, en prenant toujours en compte
ce même coefficient 2.
Haldane calcula des tables de décompression valables jusqu'à une profondeur de soixante mètres, et il entreprit une série d'essais
sur l'homme pour en établir la validation. Il plongea lui-même, mais c'est surtout son assistant le lieutenant de vaisseau Damant
qui joua les cobayes. Celui-ci descendit en 1904 jusqu'à soixante-quatre mètres et remonta sans difficulté. Les tables furent
agréées par un comité d'experts de l'Amirauté en 1905 et mises en circulation dans le public à partir de 1907... pour un prix de six
pence.
Les critères sur lesquels sont basés les tables de Haldane, en particulier le fameux coefficient de sursaturation critique de 2, seront
affinés beaucoup plus tard, mais le principe de calcul n'a jamais été remis en cause jusqu'à ce jour. Ce coefficient, Haldane pressentait
que pour des séjours en immersion supérieure à soixante mètres, il faudrait le modifier, et vraisemblablement le réduire. Il a écrit cela
en 1908. Les expériences ultérieures allaient lui donner raison.
A partir de 1907, la plupart des grandes marines militaires adoptent les tables de Haldane et on peut dire que c'est vers cette date qu'est
née la plongée moderne.
Il existe alors des scaphandres à casque et des pompes d'alimentation, largement utilisés, des scaphandres autonomes qui sont plus
des curiosités que des outils de travail. On trouve des hommes qui savent s'en servir; des écoles de plongée se créent en Grande-Bretagne,
en France et aux Etats-Unis. Paul Bert et J.S. Haldane ont, si l'on peut dire, sécurisé l'exercice de cette activité.
La moyenne des immersions atteintes s'établit entre trente et quarante mètres, à l'exception d'exploits individuels comme celui de
Damant. Déjà la course aux plus grandes profondeurs s'engage, surtout entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La marine américaine
battra en 1914 le record établi par Damant ; un de ses scaphandriers atteint la profondeur de quatre-vingt-trois mètres et remonte
sans incident.
En 1915, un sous-marin américain, le F IV, coule sur un fond de quatre-vingt-treize mètres devant Honolulu. La marine sait que la coque ne
pouvait résister à la pression correspondante et que par conséquent l'équipage n'a pas survécu, mais elle tient à relever l'épave pour
l'examiner et découvrir les causes du sinistre. Un scaphandrier, Frank Criley, se porte volontaire. Il descend sur le F IV, constate qu'en
effet les tôles ont été écrasées et laissent voir, à travers une large déchirure, le contour des moteurs. Il réussit à fixer une élingue sur
le pont. L'homme revient à la surface sans avoir subi le moindre trouble.
C'est un véritable exploit, car sur la base de ce que nous savons aujourd'hui, Criley a atteint, à peu de chose près, les limites ultimes de
la plongée à l'air. Les tables de décompression en usage à l'époque étaient limitées à la profondeur de soixante mètres. Alors, comment
a-t-il fait pour descendre trente mètres plus bas et remonter sans encombre ?
Il a certainement extrapolé les tables de Haldane et ses chiffres, calculés pour le moins au «doigt mouillé», devaient approcher, par chance,
de la solution correcte, mais un autre facteur a certainement joué un rôle déterminant: le poids de Criley. Il avait la morphologie d'un jockey
et pesait soixante kilos.
Or, on sait maintenant (en fait Paul Bert et J.S. Haldane l'avaient déjà remarqué) que d'un individu à l'autre les effets de la décompression
peuvent être très différents. Cela tient à la vitesse plus ou moins grande de dissolution de l'azote dans les divers tissus du corps - les tissus
gras étant les plus rapidement saturés.
On peut donc en conclure que les hommes gros sont désavantagés et cela contredit d'une certaine manière Jules César qui prétendait,
selon Shakespeare, que dans la vie il faut toujours se méfier des maigres. En plongée, ils sont les meilleurs.